P1050908

Cela fait plusieurs mois que j’avais envie de vous parler de Chennai à travers les sens ; il faut dire qu’on en prend tellement plein les yeux, le nez, les oreilles etc.. que cela serait dommage de ne pas en parler. Au cours des prochaines semaines, j’écrirai donc un message sur la façon dont chacun de nos sens peut être stimulé, excité et heurté à Chennai. Pour commencer cette série, la vue. Ouvrez bien vos mirettes, voici Chennai!

Je me rappelle encore ma première impression de la ville lors de mon arrivée en Janvier. En voyant les rues défiler derrière les vitres du taxi, je me souviens m’être dit que finalement, l’Inde ressemblait bien aux photos présentes dans mon livre de géo de 5ème. Pour une raison que j’ignore, je m’étais toujours dit que les images de l’Inde que j’avais vues devaient être une exagération de la réalité, que tous les bâtiments ne pouvaient pas être autant défoncés et que les rues ne pouvaient pas être si sales … cette nuit de janvier, je me suis pourtant aperçue que ces images n’étaient pas si loin de la réalité.

Le lendemain matin, à la lumière d’un soleil éclatant, j’ai pu voir Chennai : ses publicités peintes sur les murs, ses pancartes et affiches installées parfois maladroitement, ses bâches tendus un peu partout, ses huttes de bois côtoyant de hauts immeubles et puis ses très nombreux habitants et habitantes vêtues de tissus colorés. Eux aussi m’ont vu et me l’ont fait savoir par des regards insistants, curieux, surpris et parfois inquisiteurs me faisant alors baisser les yeux sur les "trottoirs" défoncés et poussiereux.

A Chennai, la vue, comme les autres sens, est souvent un peu perdue: tantôt heurtée tantôt emerveillée mais toujours débordée par l’incroyable nombre de choses à voir. La ville ne laisse que peu de place au vide et, avec les flux constants des gens et de véhicules, les pancartes et les constructions hétéroclites, elle donne souvent une impression de trop plein.
Il me serait donc difficile de donner une image complète de Chennai, mais quelques éléments semblent se trouver à peu près partout où notre regard se pose et c'est de ceux là que je voudrais vous parler.

La saleté : on l’a assez dit, Chennai, comme le reste de l’Inde, donne souvent une impression de saleté ambiante. Cela vient de la poussière, des façades noircies, des étendues d'eau croupie et des nombreux amas de papiers, bouteilles, emballages et autres objets que l’on trouve un peu partout dans les rues. Certains endroits sont privilégiés pour le « stockage » des détritus comme les cours d’eau, les terrains vagues ou le bord des routes. Mais de façon générale, on peut dire que la ville reste une poubelle géante et chacun semble pouvoir jeter ce qu’il veut où il le veut.

P1020318Je passe souvent devant ce "terrain de jeux", envahi d'ordures. Le plus drôle (triste?) c'est que sur le côté de cette pancarte, on peut lire "Free litter zone" (Zone sans déchets), euh?

Le pire dans tout ça, c’est que la ville emploie beaucoup de personnes pour balayer, ramasser les détritus et vider les poubelles existantes. Chaque jour, je vois certaines de ces « patrouilles» ramasser dans le mépris de tous des ordures jetées à 50 cm ou 1 mètre d’une poubelle. On entend souvent que la saleté de Chennai crée des emplois et que c’est pour cela que rien n’est fait pour encourager les gens à changer de comportement. Ce qui est sûr, c'est que le mouvement ne semble encore loin d’être lancé : même dans mon quartier résidentiel, peuplé majoritairement de gens aisés et éduqués, je vois des gens balancer leur sac poubelle dans le terrain vague d’à côté tout en téléphonant avec leur smartphone dernier cri…Une image affligeante qui me fait penser que la saleté à Chennai risque de rester là pour un bon  moment.

P1050963Toujours vêtu-e-s de bleu et orange, les employés de la ville ramassent et trient les déchets

Des animaux : généralement des chiens, des corbeaux, des chèvres, des vâches mais aussi des poules, des rats ou des porcs qui errent dans les rues de Chennai. J’en ai déjà parlé dans un message précédent donc je n’en dirai pas plus, mais je voulais juste rappeler que cela aussi fait partie du paysage.

De la nourriture et de la boisson (non alcoolisée) : Si on a de quoi payer, il est difficile de mourir de faim ou de soif à Chennai. A chaque coin de rue, on trouve un resto, une échoppe, ou un stand vendant de délicieux petits plats de l'Inde du Sud: dosais, idlis, biryani, parota et bien sûr du chai ou des jus de fruits frais. S'il est facile de trouver à boire et à manger, il est parfois difficile de savoir si c'est le bon endroit pour acheter car ici comme ailleurs, les normes d'hygiène ne sont pas toujours respectées et acheter quelque chose au stand du coin peut provoquer quelques désagréments! Mais cela fait partie de l'expérience et je peux vous dire que manger sa dosai le matin debout en compagnie d'autres passants vous donne vraiment l'impression d'être bien intégré au pays.

P1020809On achète son repas à ce stand à roulettes et on le déguste sur les petits tabourets en plastique

Des arbres : à la vue de la quantité de déchets qui jonchent le sol de la ville, on aurait pu croire que Chennai n’est pas une ville très respectueuse de l’environnement. Paradoxalement, les habitants semblent avoir un respect très marqué pour la végétation qui fait partie intégrante de la ville : les arbres sont omniprésents et sont préservés dans la mesure du possible. C’est la première fois que je vois des constructions urbaines (trottoirs, bâtiments, routes) qui s’adaptent à la présence des arbres au lieu de les détruire! C’est vraiment quelque chose qui m’a marqué et j'espère que cela perdura dans le futur.

P1060511Une rue très arborée entourée de bâtiments en travaux

Des travaux : Chennai est une ville déjà immense mais, pas de chance, elle continue à grandir et à accueillir de plus en plus d’habitants, d’entreprises, et de voitures…. Pour s’adapter aux nouveaux arrivants, Chennai couvre son territoire de grands immeubles, de nouveaux axes routiers, de ponts, de parking et construit son premier métro, tout cela sans plan très défini Aucun endroit ne semble être à l’abri de cette fièvre et l’impression qu’il dégage de Chennai est donc celle d’une ville en perpétuelle construction. Malheureusement pour la ville et pour ses habitants, il semble que Chennai soit encore très loin d' être achevée : dans la ville, on voit beaucoup de sites de construction à l'abandon laissant de nombreux parkings et immeubles inachevés, probablement pour longtemps.

P1060520Le métro en construction

Des affiches de gens connus ou d' inconnu-e-s: Ici, les gens aiment passionnément les affiches. Les affiches de quoi? D'hommes et de femmes politiques, mais aussi d'anniversaires, de mariages, de commémoration...A Chennai, il est impossible de ne pas remarquer les trop nombreuses affiches de la Chief Minister du Tamil Nadu, son image se trouve tout simplement  PARTOUT, ce qui est selon moi très choquant surtout dans une démocratie. En demandant autour de moi, j'ai appris que ce ne sont pas toujours les parties qui financent ces affiches mais des individus souhaitant montrer leur soutien à ces hommes et femmes politiques...Je reste assez perplexe.

P1020810Voilà la Chief Minister qu'on peut voir à peu près partout, discret n'est ce pas?

Quant aux autres affiches, elles sont payées et affichées par les familles souhaitant annoncer  au monde entier un anniversaire, un mariage un décès etc...Comme je ne comprends pas le tamoul, je ne peux que essayer de deviner de quoi il s'agit mais parfois, c'est un exercice difficile tant les affiches peuvent être improbables! Les écoles ont aussi leurs affiches annoncant à la sortie des résultats des examens les élèves qui ont eu les meilleurs résultats. Là encore, c'est assez surprenant mais j'ai compris en 6 mois ici, que voir son visage en grand format au milieu d'une rue est une grande fierté!

P1060317Une affiche pour annoncer un anniversaire? Sur la droite, la tête de Vijay, un des acteurs chéris des Indiens...le rapport? Aucune idée.

Des couleurs: : Que ce soit celles des tissus, des fruits et légumes, des fleurs, des temples ou des bâtiements, les couleurs à Chennai sont vives et flattent notre vue. Parfois ces couleurs vives jurent avec les tas de gravas, les poubelles débordantes et le gris de l'eau stagnante qui borde les routes. En fait, les couleurs ont un effet paradoxale sur notre vue: elles embellissent considérablement la ville tout en accentuant ses (trop nombreuses) imperfections. Cela dit, elles participent pour moi considérablement au charme de Chennai.

P1050920

Des saris colorés accrochés au milieu de la rue...mais à qui sont-ils?

P1060082

Le gopuram du temple de Mylapore, peint comme toujours de couleurs vives

P1060347

Une rue de Chennai comme je les aime

Des dentistes, des ophtalmo et des Xerox: Quand je suis arrivée, c'est ce qui m'a le plus frappé: on ne peut pas marcher 100 mètres sans voir l'enseigne d'une Dental ou eye clinic ou celle d'un Xeros..La quantité de cliniques dentaires et ophtalmologiques reste un mystère pour moi surtout dans un pays où une grande quantité de gens n'a pas les moyens de financer ses soins médicaux. Je ne sais pas si ces cliniques fonctionnent vraiment mais ce qui est sûr c'est que la vue de certaines ne donne pas envie de s'y risquer.

Quant aux Xerox, vous vous demandez peut être ce que c'est...en fait il s'agit de petits magasins où l'on peut faire ses photocopies, imprimer, scanner ou laminer des documents (Xerox est en fait l'entreprise à l'origine du photocopieur...merci Wikipedia). A Chennai, les magasins Xerox sont partout et le mot "Xerox" est même devenu un nom commun: si on vous demande votre " Xerox de passeport" , on sous entend une photocopie du passeport...il faut le savoir!

Des tags: Je ne sais pas si on peut vraiment appeler cela des tags mais ce qui est sûr, c'est que les murs de Chennai sont couverts de peintures murales. Le plus souvent, il s'agit d'écritures en tamoul que je ne peux malheureusement pas comprendre, mais il y a aussi des fresques, des dessins d'hommes et de femmes politiques (encore!) et beaucoup d'enseignes de marques. A Chennai, comme ailleurs en Inde, il n'est pas rare de voir une maison peinte aux couleurs de Vodafone, de Tata ou de Potys (LE magasin de vêtements de référence). Cela m'a choqué au début de voir autant de façades vantant telle ou telle marque mais on s'y fait. Pour ceux que cela intéresse, je vous renvoie à un article (en anglais) très intéressant de Roos Gerritsen qui a travaillé sur le riche paysage visuel de Chennai: ici

DSC05632Une maisonnette aux couleurs de TATA

Photo de Roos Gerritsen

Voilà, cette sélection est très subjective et je pense avoir oublié plein de choses mais j'espère que ce message vous aura au moins donné une petite idée de Chennai!